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Prostitution féminine, la recette miracle contre la pauvreté au Mali

Comme pour expliquer le niveau de pauvreté qui va crescendo au Mali, en l’occurrence dans les localités de Koulikoro et Ségou,  le phénomène de la prostitution s’établit inexorablement comme la panacée véritable pour tirer une kyrielle de femmes du filet de la précarité. 

Dans la petite ville de Koulikoro, située à soixante km de Bamako, la pauvreté s’incruste et prends un visage féminin. Cette situation est largement imputable à la fermeture du fleuron que constituait l’huilerie cotonnerie du Mali (HUICOMA), mamelle nourricière de toute une région depuis près de quarante ans.

Logées dans le vieux quartier de « Kolebougou », entre l’artère principale de la ville et le fleuve Niger, L’Huicoma arbore des installations fantômes agressées par des herbes sauvages.

Ce décor macabre qui perdure depuis près de 10 ans fait perdre tout espoir de « résurrection » pour la firme. Au lieu de rester un temple de la production, les gigantesques ferrailles de l’usine étalées sur une longueur d’environ 800 mètres hébergent plutôt des troupeaux de vaches, moutons et chèvres. Ou du moins, sert de passage pour eux.

Ce haut lieu qui grouillait de monde (24h/24) arbore tristement l’ambiance d’un cimetière abandonné. A la place des bruits et sifflements assourdissants que laissaient échapper à longueur de journée les vannes de l’usine, l’on n’entend plus que le passage de gros porteurs sur la principale rue qui surplombe les murs géants de l’usine. Amputé de son grand portail, ce mur long d’environ un km est en état de délabrement avancé.

La déroute de l’unité industrielle, conséquence d’une gestion chaotique, a plongé les ménages dans une crise sans précédent. En effet, suite à la privatisation le 05 janvier 2005, 1024 travailleurs ont été laissés sur le carreau, exposant plusieurs femmes aux pires affres de la pauvreté. Ces dernières transparaissent comme les premières victimes sinon les plus exposées à cette nouvelle donne.

Un visage féminin

A peine si elle nous parle sans amertume, Oumou n’arrive pas à digérer le départ depuis 2010 en « aventure » de son mari suite à l’arrêt de l’usine Huicoma. Pour donc faire face au loyer de sa chambrette, la nourriture et les frais de scolarité de son enfant inscrit au collège Pie XII de Koulikoro, la jeune dame ne peut s’empêcher de mettre en jeu l’atout que constitue son charme.

Elle est en effet l’une des perles du bar-hôtel « Mathioly » juché dans les tréfonds de Kalaban coro, une commune relevant de Koulikoro.

Ce « maquis », avec ses chambres « de passe » connexes, recrute une vingtaine de serveuses promises à se prostituer. Ces jeunes filles aux charmes généreuses arrivent de la mourante ville de Koulikoro et sont vite reconverties dans la vente de boissons alcoolisées pour assouvir les instincts sexuels de maquisards impénitents.

Comme les autres jours, ce dimanche 03 janvier 2019, Oumou s’y rend dès 18h pour cueillir les premiers clients du soir.  « Je n’ai pas d’autre choix si ce n’est de vendre mon charme. Je le fais par pure nécessité », nous lance-t-elle avant de prendre congé de nous, montrant à bord d’un taxi.

Au night club  de la ville appelé « Bateau », situé à 5 minutes des installations de Huicoma, Saran est attablée dans le « salon VIP ». Silhouette élancée, visage maquillée, perles au cou, costume rouge et collante, la native de Koulikoro fait dégager une dernière gorgée de fumée de cigarette avant de souffler : « Entre la prostitution et l’immigration, j’ai fais le choix de la première. Mon fiancé est depuis octobre 2013 parti vers une destination que j’ignore à présent, m’abandonnant avec mon enfant. J’avais voulu me lancer dans le petit commerce, mais personne pour me donner le fond de roulement. J’ai alors choisi de l’obtenir comme ça…par le sexe ». A la question de savoir si elle souhaiterait y perdurer elle répond par la négative.

A Koulikoro, la pauvreté a pris au fil des années un visage féminin. Les femmes sont contraintes de vivre de petites activités y compris les plus déloyales et immorales. Elles sont donc des proies faciles car taillables et corvéables à tout vent.

« Les femmes ont envie d’être autonomes financièrement. N’étant pas suffisamment instruites, elles ont du mal à accéder aux prêts bancaires et restent confinées aux activités informelles. A la moindre crise ou perturbation sociale, elles font des choix déplorables », déplore le sociologue Ousmane Diarra, natif du secteur « Plateau » à Koulikoro.

Au tribunal de grande instance de la ville, le registre des divorces mentionne 560 cas enregistrés entre 2010 et 2018. Entre autres raisons évoquées le Chômage, la pauvreté et l’infidélité conjugale…

L’ancien substitut du procureur indique une centaine des divorces ces 2 dernières années. « Les principaux demandeurs de divorce sont les femmes. Les hommes sont moins courageux pour intenter des recours pour divorce. Ils ont très souvent préférés quitter pour des destinations inconnues », indique-t-il.

Ségou, l’autre visage de la pauvreté

Nous sommes à 240 km de Bamako. Le plus grand festival du Mali, « Ségou Art », s’y tient du 02 au 09 février. Cet évènement culturel qui tous les ans fait déferler sur la localité des centaines de touristes et de festivaliers n’a pas permis un décollage économique qui profite aux ménages.  Quoique située au centre du pays, « la capitale des balazans » reste l’une des régions les plus pauvres du Mali.

Ségou dispose d’au moins 2 petites unités industrielles, lesquelles n’emploient pas un personnel local important. Par exemple, Moulin du Sahel qui y produit du riz, puise tout son personnel à partir de Bamako avec d’ailleurs un nombre très infime de femmes dans les rangs. Sur les 20 employés permanents, seulement 4 sont des femmes.  

L’activité principale est concentrée sur l’agriculture. Laquelle ne rapporte plus que 1/3 des prévisions en raison des effets pervers du changement climatique sur le faible niveau de la pluviométrie.

Après l’hivernage, entre décembre et juin en l’occurrence, certains hommes abandonnent leurs foyers rejetant sur les femmes toutes les charges du ménage.

Ces dernières, pour joindre les deux bouts, succombent facilement à la tentation du vieux métier, comme si c’était l’ultime alternative qui s’offre à elles.

Dans plusieurs cas recensés, les hommes ne sont jamais revenus. Certaines femmes, à l’instar de MaÏmouna, prennent du coup leur indépendance s’installant dans la petite localité de Fana, 90 km de Ségou. « Je vivais dans une sorte de prison, avec un mari qui ne me rapportait absolument rien. Mon divorce m’a permis de me libérer. Je peux me nourrir moi-même ». Et d’ajouter : « Un des mes clients m’a offert un Smartphone. Je me connecte et reste en contact avec le monde » confie-t-elle avec une joie très affichée.  

La parade absolue ? 

L’Enquête modulaire et permanente (EMOP) de l’Institut national de statistique (INSTAT) réalisée d’avril 2016 à Mars 2017 sur « Consommation, pauvreté, bien être des ménages » se penche sur la situation à Koulikoro et Ségou.

« L’indice de développement humain établi en 2016 par les Nations Unies classe le Mali au 175e rang sur 188 pays.  Ce n’est pas pour rien que Koulikoro et de Ségou sont une illustration véritable de la misère encourue par certains ménages », argumente Moussa Sidibé, sociologue.

Plusieurs spécialistes en planification du développement abondent dans le même sens, « La prostitution à Koulikoro et à Ségou est essentiellement causée par des conditions économiques déplorables. Les causes sous-jacentes sont : la pauvreté, le chômage, le manque d’éducation et celui d’accès aux ressources ».

Les femmes sont en effet dans une position de vulnérabilité particulière en raison de la féminisation de la pauvreté, de la discrimination généricité et de l’absence d’occasion éducative et professionnelle. S’ajoutent la précarité sociale et l’absence de moyens alternatifs d’existence. Plus grave, un autre cas est en train de prendre de l’ampleur au Mali et en Afrique. Il s’agit de la prostitution enfantine.

Ici pour constituer le budget d’une probable activité professionnelle, génératrice de revenus, des femmes ont choisi le raccourci de monnayer leur charme. 

Certains dissimulent leur identité (elles se prostituent la nuit et vaquent à leur occupation le jour) tandis que d’autres s’affichent sans aucun gène. Elles sont serveuses de bars, coiffeuses, couturières, élèves, étudiantes, petites commerçantes, ouvrières, secrétaires, agents de services, aides ménagères, vendeuses ambulantes ou portefaix. Bref, elles exercent d’autres métiers le jour et la nuit se livrent au commerce du sexe.

Aminata Coulibaly, 23 ans, a laissé son numéro de téléphone et des photos sexy d’elle dans les hôtels et auberges les plus prisés de Bamako. De Koulikoro elle fait en moyenne trois descentes à Bamako pour rencontrer des clients. « Je m’en sors avec une moyenne de 50000 F CFA par descente.    

Les prostituées interrogées dans le cadre de notre enquête expliquent que la cigarette et consort les aide à supporter leur activité et les effractions sexuelles à répétition.

Fuite en avant et irresponsabilité des autorités

Alou Coulibaly, ancien machiniste de l’usine Huicoma : « Nous sommes au courant des mouvements des femmes de Koulikoro. Avec cette crise, nos femmes sont exposées à tous les maux, la prostitution y compris car nous en avons recensés bien des cas. Nos enfants sont aussi exposés à la délinquance et au banditisme. Au début de la crise, plus de 90% des travailleurs étaient mariés ».

« Malgré la réduction du prix de la graine (matière premières), Tomota n’a pu rien faire pour prouver que la privatisation avait sa raison d’être, dira-t-il. Les usines Huicoma font la honte du Mali », mentionne avec tristesse le septuagénaire assied à même le sol sur une natte.

Et de poursuivre : «Allez-y faire un tour pour y voir. Ces entreprises sont devenues des passages d’animaux», a fait comprendre le vieux. Toutefois il exprime un semblant d’espoir : « nous faisons confiance à l’actuel régime qui dirige le pays. Nous restons convaincus que le président accorde beaucoup d’importance pour les questions sociales. Si le Gouvernement arrive à résoudre cette crise, il aura enlevé une grosse épine des pieds des travailleurs de l’Huicoma. L’espoir est là. Mais les gens sont malhonnêtes».

Des sources parlent des barons du parti « Adema », comme étant les gros actionnaires de Huicoma. Tout comme l’ancien président de la République, Amadou Toumani Touré, renversé par un coup d’Etat militaire le 21 mars 2012. Même si nous n’avons pas obtenu de preuve écrite qu’il était actionnaire, il faut signaler que c’est bien lui qui avait lancé en 2005 le processus de privatisation de Huicoma ayant profité à l’industriel Alou Tomota via un appel d’offre très restreint.

L’ancien président de la République, Amadou Toumani Touré, renversé par un coup d’Etat militaire le 21 mars 2012 est à la base de la vente de HUICOMA à son ami Alou Tomota. 84,13% des actions ont été ainsi bradées à l’opérateur industriel contre la somme de 13 Milliards de F CFA, au détriment de son concurrent direct la société NDiaye et frère et Dagris (société européenne).

Le ministre des domaines de l’Etat et des affaires foncières d’alors Soumaré Aminata Sidibé soutenait en son temps : « La privatisation est une manifestation de la volonté du gouvernement de concrétiser sa politique de désengagement de l’Etat des activités productives en faveur des opérateurs économiques privés maliens avec comme objectifs prioritaires : assurer la pérennité des entreprises à privatiser par l’amélioration de leur efficacité et de leur compétitivité, renforcer et redynamiser le secteur privé malien ». Cette déclaration du gouvernement occultait complètement la question du plan social. Conséquence, les travailleurs continuent de courir après leurs droits.

Le plan social de dédommagement qui devrait être réglé dans les 60 jours qui suivent la date de privatisation, n’est, jamais mis en œuvre. Le niveau de paupérisation des ménages en a pris un sérieux coup.

Au lieu de reconnaitre les causes viscérales de la pauvreté, largement imputable à une gouvernance chaotique, dans son ancienne juridiction (Koulikoro), Allaye Tessougué, préfère parler du dispositif de reforme structurelle mis en branle par le gouvernement malien.  « Les plus hautes autorités ont placé la lutte contre la pauvreté au cœur de toute politique de développement du pays. Cette volonté s’est manifestée à travers la mise en œuvre des différentes générations du Cadre stratégique de lutte contre la pauvreté (CSLP) », laisse entendre l’ancien patron de l’exécutif régional.

L’ancien ministre du Commerce et de l’Industrie (2008), Amadou Abdoulaye Diallo, donne un indice : « Les 1000 travailleurs ont perdu leurs emplois car la gestion de l’unité industrielle était désormais un échec total. A la mi 2009, Huicoma n’arrivait plus à verser annuellement les 7 milliards F CFA qu’elle devait à l’Etat au titre des taxes et impôts ».

Plusieurs interlocuteurs interrogés sur les solutions, laissent entendre que ce « commerce » qui réduit la femme à une marchandise est une forme d’esclavage inacceptable qui ne sera combattue que grâce à un large plan de lutte contre la pauvreté. Et le gouvernement peine à creuser les sillons d’une véritable lutte.

 

Réalisée par David Dembélé

Avec ZAM et African Investigative Publishing Collective (AIPC)

 

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